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Insécurité dans le Sud-Est : L’ancien maire Ronald Andris pointe du doigt la défaillance de l’Etat

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L’attaque de Seguin, dans la commune de Marigot, met une nouvelle fois en lumière la fragilité du dispositif sécuritaire haïtien, comme si certains territoires ne réapparaissaient sur la carte nationale qu’au moment des drames. Au-delà du choc et de l’émotion, la réflexion du professeur d’Histoire et de sociologie Ronald Andris permet d’interroger les causes structurelles du phénomène. À partir de cette analyse, une lecture plus large révèle également un paradoxe : celui des réponses de sécurité de proximité qui, dans certains cas, finissent par alimenter le problème qu’elles cherchent à résoudre.

Fouye Rasin Nou, 18 avril 2026_Au matin du mardi 13 avril 2026, la population du Sud-Est s’est réveillée sous le choc. Dans la localité de Seguin, Grand-Quartier, commune de Marigot, un groupe d’hommes armés a mené une attaque d’une rare violence. Le quartier a été investi, le sous-commissariat de police incendié, deux véhicules de la Police nationale détruits et au moins huit personnes tuées. Deux agents ont également été blessés. Les assaillants se sont ensuite retirés sans encombre, semant terreur et consternation dans une région jusque-là relativement épargnée par ce niveau de banditisme organisé.

Cet événement a profondément ébranlé les habitants. Pour beaucoup, il marque un basculement. L’insécurité, longtemps perçue comme un phénomène lointain, s’impose désormais dans leur quotidien. La peur devient palpable et s’accompagne d’une prise de conscience brutale sur la vulnérabilité du territoire.

Professeur d’Histoire et de sociologie Ronald Andris

Ronald Andris, professeur de sociologie et d’histoire d’Haïti et ancien maire de Jacmel, invite à dépasser l’émotion pour analyser les causes profondes du phénomène. Selon lui, l’attaque de Seguin ne constitue pas un point de départ, mais l’aboutissement d’un processus ancien, progressivement installé par des années de tolérance, de silence institutionnel et de faiblesse de l’État.

Dans sa réflexion, il appelle à élargir la compréhension du banditisme. Celui-ci ne se limite pas aux individus armés qui opèrent sur le terrain. Il englobe également des pratiques institutionnelles et politiques qui contribuent à fragiliser l’ordre public, notamment l’irresponsabilité des autorités, les interférences dans la justice, l’application inégale de la loi et la banalisation de l’impunité.

Il souligne également plusieurs dérives structurelles. Des personnes arrêtées avec des armes illégales sont parfois relâchées sous pression. Des interventions répétées dans le système judiciaire permettent de protéger certains intérêts politiques ou économiques. Ces pratiques finissent par affaiblir la crédibilité des institutions chargées de faire respecter la loi.

Le sociologue met aussi en évidence des dynamiques préoccupantes, notamment les liens parfois opaques entre certains acteurs politiques et des groupes armés en période électorale, ainsi que la faiblesse du contrôle aux frontières, qui facilite la circulation des armes et des munitions. À cela s’ajoutent des pratiques administratives marquées par le favoritisme, les nominations non fondées sur la compétence et une gestion institutionnelle fragilisée.

C’est à partir de cette lecture que l’on peut élargir l’analyse vers un autre phénomène observé sur le terrain : celui des brigades d’auto-défense. Face à l’incapacité perçue de l’État à assurer la sécurité, certaines communautés ont mis en place des groupes de civils armés pour protéger leurs quartiers. Si ces initiatives naissent d’un besoin réel de protection, elles révèlent aussi un paradoxe. Dans plusieurs cas, les armes distribuées ou acquises pour la sécurité de proximité échappent progressivement au contrôle, ne sont pas restituées et peuvent être détournées, contribuant ainsi à renforcer l’insécurité qu’elles devaient combattre.

Autre élément préoccupant, certaines figures du banditisme, dont Vitelhomme Innocent, ont dans des vidéos et prises de parole diffusées sur les réseaux sociaux cité des noms de personnalités politiques et économiques qu’ils accusent d’avoir fourni des armes ou un soutien logistique à des groupes armés. Ces déclarations rejoignent plusieurs rapports d’organisations nationales et internationales, dont le Bureau intégré des Nations unies en Haïti, ainsi que divers organismes de défense des droits humains, qui ont déjà évoqué des soupçons de collusion entre certains acteurs du système et des réseaux criminels. Ces éléments renforcent l’idée d’un environnement où les frontières entre pouvoir, économie et criminalité deviennent de plus en plus poreuses.

Dans cette perspective, l’attaque de Seguin apparaît moins comme un événement isolé que comme l’expression visible d’un dysfonctionnement profond. L’insécurité ne surgit pas brutalement. Elle se construit dans la durée, à travers le silence, la tolérance, la négligence et la répétition de pratiques non sanctionnées.

Face aux mobilisations citoyennes observées à Jacmel et dans d’autres régions pour réclamer davantage de sécurité, Ronald Andris appelle à une prise de conscience commune. Selon lui, la lutte contre l’insécurité ne peut pas être uniquement sécuritaire. Elle doit aussi s’attaquer aux causes structurelles, notamment l’impunité, la corruption, la fragilité institutionnelle et l’absence d’un véritable État de droit.

Il exhorte les responsables politiques, les élites économiques, les intellectuels et les citoyens à assumer leur part de responsabilité. Les dirigeants d’hier comme ceux d’aujourd’hui, particulièrement dans le Sud-Est, sont invités à reconnaître les conséquences des choix et des pratiques qui ont contribué à la situation actuelle.

« Sans vérité, il ne peut y avoir de justice. Sans justice, pas de sécurité. Et sans sécurité, aucun avenir n’est possible », conclut-il.

Nouveau directeur départemental de la police du Sud-Est, le commissaire Apollos Villette

Dans ce contexte de forte tension, les autorités ont procédé à un changement à la tête de la police départementale. Le commissaire divisionnaire Villette Appolos a été installé comme nouveau directeur départemental de la Police nationale d’Haïti dans le Sud-Est. Cette nomination, intervenue seulement quatre jours après le drame de Seguin, s’inscrit dans un climat d’attentes élevées en matière de sécurité.

Dans un pays où la violence armée continue de s’étendre au-delà de la capitale, cette analyse rappelle une évidence : sans réforme profonde des pratiques politiques et institutionnelles, les réponses sécuritaires resteront limitées face à l’ampleur du phénomène.

Le drame de Seguin peut-il devenir un tournant au-delà de l’émotion, ou confirme-t-il simplement que l’insécurité en Haïti continue de se nourrir des failles mêmes du système ?

Jean-Pierre Styve/Fouye Rasin Nou(FRN)

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