FRN

Un mea culpa historique : le pape Léon XIV assume la responsabilité de l’Eglise catholique dans la légitimation de l’esclavage

PUBLICIDADE

En publiant le lundi 25 mai 2025, jour de Pentecôte, sa première encyclique, Magnifica Humanitas, le pape Léon XIV, de son nom civil Robert Francis Prevost, a franchi un cap inédit dans l’histoire de l’Église catholique. Le premier souverain pontife américain y reconnaît explicitement la responsabilité institutionnelle du Saint-Siège dans la légitimation historique de l’esclavage et demande, au nom de toute l’Église, un « pardon sincère » pour les souffrances infligées à des millions d’êtres humains.

Fouye Rasin Nou, 27 mai 2026_Le texte, qui dépasse les 130 pages et traite principalement de la sauvegarde de la dignité humaine à l’ère de l’intelligence artificielle, n’élude pas les ombres du passé. « Nous ne pouvons nier ni minimiser le retard avec lequel l’Église et la société ont condamné le fléau de l’esclavage », y écrit Léon XIV. Il explique comment le Siège apostolique, sollicité par les souverains européens, est intervenu à plusieurs reprises, notamment par des bulles papales du XVe siècle, pour réglementer et légitimer la soumission et la réduction en esclavage des « infidèles ». « C’est pourquoi, au nom de l’Église, je demande sincèrement pardon », affirme-t-il sans détour.

Le pape Léon XIV (Robert Francis Prevost)Premier pape américain, né en 1955 à Chicago, d’origine haïtienne par sa mère Mildred Martínez. Ancien missionnaire et évêque au Pérou, il a été élu en 2025.

Le pape Léon XIV évoque une « profonde douleur » face à l’humiliation et aux souffrances subies par tant d’hommes, de femmes et d’enfants, « infiniment aimés par le Seigneur » malgré leur traitement inhumain. Il qualifie cet héritage de « blessure dans la mémoire chrétienne » dont les catholiques d’aujourd’hui ne peuvent se considérer étrangers.

Ce geste va plus loin que les déclarations antérieures de Jean-Paul II et de François. Léon XIV assume pour la première fois la responsabilité directe du Saint-Siège, en référence notamment aux bulles Dum Diversas (1452) et Romanus Pontifex (1455) de Nicolas V, qui ont offert un cadre religieux et juridique à l’expansion coloniale portugaise et à la traite atlantique.

Loin de se limiter aux États-Unis, le système esclavagiste transatlantique a frappé de plein fouet le continent africain et les Caraïbes. Entre le XVIe et le XIXe siècle, près de 13 millions d’Africains ont été déportés dans des conditions mortelles vers les Amériques. Saint-Domingue, future Haïti, fut l’une des colonies les plus brutales : près de 800 000 Africains y furent importés, pour une population esclave estimée à environ 500 000 personnes à la veille de la Révolution haïtienne de 1791, dans un régime marqué par une mortalité extrême et des châtiments systématiques.

Gordon (ou Peter), l’esclave représenté sur la célèbre photo The Scourged Back: Ancien esclave de Louisiane, photographié en 1863 à Baton Rouge après son évasion. Son dos marqué de cicatrices keloidiennes est devenu l’un des symboles les plus puissants de l’horreur de l’esclavage aux États-Unis.

Il est à noter qu’aux États-Unis, où la mémoire de l’esclavage demeure un sujet particulièrement sensible, une photographie emblématique continue de témoigner de l’horreur du système. Prise en avril 1863 à Baton Rouge, en Louisiane, l’image connue sous le nom de The Scourged Back montre le dos lacéré de cicatrices d’un ancien esclave nommé Gordon (ou Peter). Échappé d’une plantation de coton après une flagellation qui l’avait plongé dans le coma pendant deux mois, il avait parcouru près de 130 kilomètres à travers marais et broussailles avant de rejoindre les troupes de l’Union. Distribuée massivement par les abolitionnistes et publiée dans Harper’s Weekly, elle avait contribué à briser la propagande sudiste selon laquelle les esclaves étaient bien traités. Pourtant, en mars 2025, un décret présidentiel signé par Donald Trump a conduit à son retrait de certains parcs nationaux et expositions.

Ancien esclave de Louisiane, photographié en 1863 à Baton Rouge après son évasion. Son dos marqué de cicatrices keloidiennes est devenu l’un des symboles les plus puissants de l’horreur de l’esclavage aux États-Unis.

Contacté par Fouye Rasin Nou, Ronald Andris, professeur d’histoire et de sociologie et ancien maire de Jacmel, s’est livré à une analyse approfondie de cette déclaration.

Selon lui, cette prise de position du pape constitue « un événement historique majeur dans les rapports entre l’Église catholique et les peuples issus de la traite transatlantique ». Pour la première fois, un souverain pontife reconnaît explicitement la responsabilité institutionnelle du Saint-Siège dans la légitimation morale, théologique et juridique de l’esclavage.

Ronald Andris rappelle que, dès le XVe siècle, des bulles pontificales telles que Dum Diversas (1452) et Romanus Pontifex (1455) ont accordé une caution religieuse à la réduction en servitude perpétuelle des peuples non chrétiens. Il souligne également le rôle historique de l’interprétation racialisée de la « malédiction de Cham », longtemps utilisée pour justifier l’infériorisation des Africains.

« Le fait que le pape Léon XIV soit à la fois américain et porteur d’une forte expérience péruvienne renforce la portée symbolique du texte », ajoute-t-il, tout en soulignant la continuité avec le pontificat de François, plus attentif aux injustices historiques et aux peuples marginalisés.

Ronald Andris,
Professeur d’histoire et de sociologie
Ancien maire de Jacmel

Dans le contexte haïtien, Ronald Andris estime que cette déclaration dépasse largement le symbole : l’Église catholique était profondément imbriquée dans le système colonial de Saint-Domingue, possédant des terres et des esclaves, tout en participant à l’encadrement moral de l’ordre esclavagiste à travers le Code Noir.

Sur les implications concrètes pour Haïti, l’ancien maire de Jacmel voit dans cette encyclique une « occasion historique » de renforcer les politiques mémorielles nationales. Il regrette le retard du pays par rapport à des nations comme le Sénégal, avec l’Île de Gorée, ou le Bénin, avec la Route des esclaves à Ouidah.

« Haïti, née de la plus grande révolution d’esclaves de l’histoire moderne, accuse encore un retard considérable dans cette politique de visibilité mémorielle », affirme-t-il. Il plaide pour une véritable valorisation des sites emblématiques tels que Bois Caïman et Croix-des-Bossales, ainsi que pour un renforcement des programmes éducatifs sur la traite, l’esclavage et les résistances marronnes.

Ronald Andris appelle également à de nouvelles formes de coopération avec le Vatican : restauration de sites historiques, numérisation d’archives coloniales et initiatives culturelles communes. Pour lui, les réparations ne doivent pas se limiter à une dimension financière, mais embrasser des aspects symboliques, éducatifs, patrimoniaux et diplomatiques.

Par ce texte exigeant, Léon XIV inscrit son jeune pontificat sous le signe d’une humanitas lucide, capable de regarder en face les fautes du passé pour mieux éclairer les défis du présent et de l’avenir numérique. Un pardon institutionnel rare qui invite l’Église entière à une conversion continue au service de la dignité de chaque personne.

Jean-Pierre Styve / Fouye Rasin Nou (FRN)

Mais recentes

PUBLICIDADE