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Le poids d’un acte rare : le geste de Franck Lauture à l’INFP

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Dans un pays où la gestion des fonds publics inspire souvent la méfiance, certaines décisions administratives prennent une portée symbolique qui va bien au-delà de leur valeur comptable. Le geste du directeur général de de l’Institut National de la Formation Professionnelle (INFP), Franck Lauture, en est une illustration frappante. Cet acte marquera-t-il le début d’une nouvelle ère de transparence dans les institutions publiques ? Beaucoup espèrent que d’autres institutions suivront cet exemple, afin que les fonds récupérés servent réellement la population.

Fouye Rasin Nou, le 25 mai 2026_Le directeur général de l’INFP a retourné au Trésor public 1 373 chèques non retirés par leurs bénéficiaires, couvrant la période allant d’octobre 2023 à décembre 2025. Ces chèques totalisent plus de 47 millions de gourdes, selon le communiqué officiel de l’INFP publié le 22 mai 2026. Dans une correspondance adressée au ministère de l’Économie et des Finances, Franck Lauture a précisé que ces fonds devaient être reversés au compte de l’institution afin de servir la formation professionnelle plutôt que d’alimenter des pratiques de détournement des ressources publiques.

Cette décision prend encore plus de sens lorsqu’on observe certaines réalités internes de l’administration publique. À l’INFP, comme dans plusieurs institutions de l’État, des critiques sont souvent formulées contre l’existence de « chèques zombies » qui continuent de grossir inutilement la masse salariale. Dans le même temps, des formateurs travaillent sans contrat, sans nomination officielle et parfois sans être rémunérés malgré les services rendus. Cette contradiction illustre les déséquilibres profonds qui minent la gestion publique haïtienne et renforce l’importance des efforts visant à rationaliser l’utilisation des ressources de l’État.

Franck Lauture, ancien Député de la République et actuel directeur de l’INFP( Institut national de formation professionnelle)

L’assainissement de la masse salariale et la récupération de fonds inutilement immobilisés pourraient d’ailleurs permettre à la direction générale de se pencher avec davantage d’urgence sur le cas des formateurs non payés. Une meilleure gestion des ressources publiques doit aussi signifier une meilleure prise en compte de ceux qui assurent concrètement la mission de formation au sein de l’institution.

Dans le contexte haïtien actuel, une telle décision ne passe pas inaperçue. Depuis des années, une partie importante de la population associe les dérives de l’État à certaines pratiques politiques : violation des lois, clientélisme, nomination de proches sans compétence réelle, utilisation des institutions publiques comme instruments de pouvoir personnel et détournement des ressources collectives. Beaucoup considèrent que plusieurs anciens parlementaires ont contribué à installer cette culture de prédation qui affaiblit profondément l’administration publique.

C’est justement ce qui rend le geste de Franck Lauture encore plus singulier. Ancien parlementaire lui-même, il pose aujourd’hui un acte qui va à contre-courant des pratiques souvent reprochées à une partie de la classe politique haïtienne. Son action mérite donc d’être signalée, non parce qu’elle serait exceptionnelle dans un État normal, mais précisément parce qu’elle rappelle ce qui devrait être la règle : respecter les procédures, protéger les fonds publics et administrer les institutions dans l’intérêt collectif.

Certains observateurs soutiennent que cette initiative pourrait être liée à des ambitions politiques futures, notamment à la préparation d’une éventuelle réélection. Chacun est libre d’interpréter les gestes publics selon ses propres analyses. Toutefois, ce soupçon ne suffit pas à diminuer la portée de l’acte posé. Au contraire, beaucoup savent qu’il aurait été plus simple de trouver des mécanismes obscurs pour utiliser discrètement ces fonds au profit d’intérêts personnels ou politiques. Le choix de retourner officiellement ces montants au Trésor public constitue donc un signal important dans un environnement souvent marqué par l’opacité.

Et même si certains persistent à croire à un calcul politique, une question demeure : pourquoi condamner une action qui sert l’intérêt public ? Joseph Anténor Firmin écrivait déjà dans L’effort dans le mal que « si la fertilité de l’imagination des Haïtiens à vouloir dire et faire du mal à leurs concitoyens pouvait être appliquée au bien, elle aurait transformé ce pays en un paradis ». Cette réflexion garde aujourd’hui toute son actualité. Il est nécessaire que les Haïtiens comprennent aussi que l’enfer dans lequel le pays s’enfonce depuis des décennies est largement alimenté par certains comportements néfastes et funestes : la médisance, l’esprit de destruction, la corruption, le favoritisme, la haine, l’indifférence au bien commun et cette tendance à applaudir le mal lorsqu’il sert des intérêts personnels ou de clan. Si l’ambition politique pouvait pousser davantage de responsables publics à agir avec transparence, à restituer les fonds publics et à renforcer les institutions plutôt qu’à les piller, le pays ne pourrait qu’en bénéficier.

Haïti souffre moins d’un manque de discours que d’un déficit d’exemples. Les institutions ne se reconstruisent pas seulement avec des promesses, mais avec des actes capables de restaurer progressivement la confiance entre l’État et les citoyens. Le geste posé à l’INFP ne résoudra pas à lui seul les problèmes structurels du pays, mais il montre qu’une autre manière de gérer les affaires publiques est possible.

Dans une société habituée aux scandales financiers, à l’impunité et aux abus de pouvoir, le simple respect des normes devient presque un événement. Voilà pourquoi cette décision a aujourd’hui une résonance particulière.

Mais Haïti ne changera pas avec des discours ou des promesses répétées à longueur de journée. Le geste posé par le directeur général Franck Lauture montre qu’il est encore possible, même dans un contexte difficile, de faire passer l’intérêt public avant les intérêts personnels. En retournant plus de 47 millions de gourdes au Trésor public, il a posé un acte qui mérite d’être salué et qui devrait inspirer d’autres responsables de l’administration publique. Le pays a besoin de dirigeants capables d’agir avec la même rigueur, la même transparence et le même respect des normes. Si de telles initiatives se multiplient dans les institutions publiques, Haïti pourra progressivement combattre la corruption, rétablir la confiance dans l’État et espérer construire une société plus stable, plus juste et plus sécurisée.

Ronald Andris
Professeur d’histoire et de sociologie
Ancien maire de Jacmel

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