Une jeune Haïtienne de 17 ans, originaire de Petite-Rivière de l’Artibonite, affirme avoir donné naissance à un enfant issu d’une relation avec un policier kényan déployé au sein de la Mission multinationale d’appui à la sécurité (MSS). L’agent kényan a perdu la vie le 23 février 2025 lors d’échanges de tirs opposant le gang « Gran Grif » aux forces combinées de la MSS et de la Police nationale d’Haïti. Depuis ce décès, elle se retrouve sans soutien financier ni accompagnement institutionnel, dans un contexte marqué par la pauvreté, l’insécurité et la désagrégation sociale.
Fouye Rasin Nou, 6 mars 2026_Selon son témoignage recueilli par le média Le Facteur Haïti, la relation aurait débuté en décembre 2024 alors qu’elle était encore scolarisée en classe de seconde. Elle assure avoir informé l’agent, âgé de 26 ans, de sa grossesse, sans recevoir d’aide matérielle ou financière. L’enfant, aujourd’hui âgé de plus de six mois, vit avec sa mère dans des conditions de grande précarité. Privée de ressources suffisantes, la jeune femme n’a pas repris ses études depuis l’accouchement et peine à subvenir aux besoins quotidiens du nourrisson. Elle bénéficie d’un soutien limité de sa famille et de sa communauté, elles-mêmes confrontées aux violences armées persistantes dans le département de l’Artibonite.
Dans un pays marqué par l’absence ou la faiblesse des institutions de l’État, la pauvreté chronique et la crise sécuritaire, de nombreux mineurs grandissent dans des familles fragilisées où les parents, parfois dépassés ou démissionnaires, ne parviennent plus à assurer leur protection. Dans certains foyers, ce sont même les adolescents qui contribuent à nourrir la famille. Cette réalité sociale expose particulièrement les mineures à des relations inégales et ravive les inquiétudes quant aux risques d’exploitation et d’abus dans les interactions entre contingents étrangers et populations locales.

Désemparée, la jeune mère interpelle les autorités haïtiennes, la direction de la MSS ainsi que les organisations de défense des droits humains pour une prise en charge rapide de son dossier. Elle réclame une forme de réparation pour elle-même et pour son fils, ainsi qu’un accompagnement favorisant sa réinsertion scolaire et sociale.
Un membre de sa famille, se présentant comme son frère, a également témoigné auprès du média Le Facteur Haïti. Il appelle à une réparation formelle et à la mise en place de mesures concrètes pour protéger les droits de l’enfant, prévenir toute forme d’exploitation sexuelle des populations vulnérables et soutenir la jeune mère dans son processus de reconstruction.
Derrière ce drame individuel se profile une réalité plus large : dans un pays fragilisé par la crise sécuritaire et économique, de nombreuses adolescentes issues de milieux précaires se retrouvent exposées à des relations profondément inégales avec des membres de forces étrangères. Cette situation ravive le souvenir des dérives déjà documentées lors des missions internationales passées, notamment sous la MINUSTAH (2004-2017), où des cas d’exploitation sexuelle, d’enfants abandonnés et de traumatismes durables avaient profondément marqué les communautés. Dans ces contextes de vulnérabilité extrême, les premières victimes restent souvent les mineures, confrontées à la fois à l’abandon, à la stigmatisation sociale et à l’absence de mécanismes efficaces de protection et de réparation.
Une enquête menée entre 2007 et 2008 par l’Office des services de contrôle interne des Nations Unies (OIOS) a révélé l’implication de 134 soldats sri-lankais dans l’exploitation sexuelle systématique de neuf enfants haïtiens mineurs. Selon les conclusions de l’enquête, des échanges de nourriture, d’argent ou de téléphones étaient proposés en contrepartie de relations sexuelles, tandis qu’un réseau de prostitution aurait été mis en place dans certaines zones de Port-au-Prince, notamment à Martissant.
Par ailleurs, plusieurs études et enquêtes journalistiques ont montré que des centaines d’enfants seraient nés de relations impliquant des Casques bleus de différentes nationalités, notamment du Sri Lanka, de l’Uruguay, du Brésil ou encore du Pakistan. Certaines mères étaient âgées d’à peine onze ans. Dans de nombreux cas, ces enfants ont été abandonnés, laissant les mères confrontées à la précarité économique et à la stigmatisation sociale. Ces faits ont notamment été documentés dans une étude publiée en 2019 dans la revue International Peacekeeping, ainsi que dans des reportages du New York Times, de Reuters et de l’organisation Human Rights Watch.
D’autres incidents ont également marqué l’histoire de la mission onusienne, notamment le viol d’un adolescent haïtien de 18 ans par des soldats uruguayens en 2011, affaire dont une vidéo avait circulé publiquement, ainsi que des accusations portées en 2012 contre certains membres d’unités pakistanaises.
Si certaines de ces révélations ont conduit au rapatriement de contingents militaires, notamment celui de 114 soldats sri-lankais en 2007, les poursuites judiciaires sont restées rares. Cette situation s’explique en partie par les règles d’immunité dont bénéficient les forces internationales et par la dépendance aux juridictions nationales des pays contributeurs.
Dans ce contexte, l’affaire impliquant un policier kényan de la MSS pose une question cruciale : comment garantir que les forces internationales déployées en Haïti pour protéger ne deviennent pas à leur tour des prédateurs au milieu d’une population réduite à l’état de pâture ? Personne ne sait exactement combien de victimes existent réellement, car de nombreuses personnes, en particulier parmi les mineurs, refusent de porter plainte ou de témoigner par peur des représailles, par stigmatisation ou par manque de confiance dans la justice. Quels mécanismes concrets, vetting renforcé, enquêtes indépendantes rapides, sanctions effectives et réparations aux victimes, doivent être mis en place pour rompre ce cycle d’abus face aux acteurs armés censés assurer leur sécurité ?
Jean-Pierre Styve/Fouye Rasin Nou(FRN)