Le 5 juin 2025, l’État haïtien a conclu un accord commercial avec Sunrise Airways, garantissant jusqu’à 11 millions de dollars pour relancer les vols internes. Pendant ce temps, des familles luttent pour manger, se soigner ou simplement circuler sur des routes livrées aux gangs. Cette décision met en lumière un choix de gouvernance de plus en plus contesté.
Fouye Rasin Nou, 10 juin 2025
Alors que le pays s’enlise dans une crise sécuritaire et sociale prolongée, cet engagement financier massif en faveur d’un opérateur privé relance les critiques sur la gestion des ressources publiques. L’économiste Enomy Germain, figure respectée du débat national, dénonce ce qu’il appelle une « Politik Tèt Chat », c’est-à-dire une manœuvre désordonnée, sans vision, et favorable aux intérêts particuliers.
Un choix stratégique ou un sauvetage clientéliste ?
L’accord signé avec Sunrise Airways prévoit de soutenir la relance des vols commerciaux entre plusieurs villes du pays, notamment vers le Cap-Haïtien, Jérémie et Les Cayes, suspendus depuis des mois à cause de l’insécurité.
Mais au-delà du discours officiel sur la reprise économique et la connectivité nationale, c’est l’ampleur de la garantie publique à hauteur de 11 millions de dollars qui soulève la controverse. D’autant plus que cet appui financier, présenté comme une simple mesure de couverture en cas de sinistre, ne semble reposer sur aucune obligation de résultat claire ni transparence dans les conditions d’exécution.
Germain : « Un État capturé par des intérêts privés »
Dans un tweet publié le 10 juin 2025, l’économiste Enomy Germain a accusé le gouvernement haïtien d’agir dans l’opacité et de servir des intérêts privés au détriment de l’intérêt génér
« C’est la preuve que le secteur privé est au pouvoir, à la Primature comme au CPT », écrit-il, faisant référence à l’emprise croissante des élites économiques sur les plus hautes sphères de décision.Il pointe du doigt une gouvernance dominée, selon lui, aussi bien à la Primature, dirigée par le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, qu’à la Villa d’Accueil, siège des neuf membres du Conseil présidentiel de transition (CPT). Cette concentration du pouvoir, déplore Germain, fragilise l’autonomie de l’État et compromet toute forme de régulation équitable.
Selon lui, l’État haïtien ne joue plus son rôle de moteur du développement, mais agit désormais comme « une machine anti-développementale ». Il estime que cette garantie est accordée sans exigence de performance, ni sur l’amélioration du service, ni sur la baisse des tarifs, ni sur l’élargissement de l’accès pour la population. En réduisant à néant le risque entrepreneurial de Sunrise Airways, l’État supprime tout levier de pression et encourage, dit-il, une dynamique d’inefficacité.
« Plis gen ensekirite, se plis yap jwenn lajan », ironise-t-il, dénonçant un aléa moral structurel : l’instabilité devient rentable pour ceux qui en tirent protection ou subvention.
Sunrise Airways tente de désamorcer la polémique
Dans un communiqué publié peu après les critiques, Sunrise Airways précise que l’enveloppe de 11 millions ne constitue pas une subvention directe, mais une garantie qui ne sera activée qu’en cas de sinistre grave lié à l’insécurité. Elle affirme que cette condition était indispensable pour rassurer ses assureurs et relancer ses vols dans un contexte à haut risque.
La compagnie dit vouloir contribuer à reconnecter le pays, mais n’a pas précisé quelles mesures concrètes seraient prises pour garantir l’accès au service, ni si des baisses de prix sont prévues.
Transparence absente, priorités contestées
Dans plusieurs quartiers populaires de Port-au-Prince, interrogés par Fouye Rasin Nou, les citoyens se montrent beaucoup plus sceptiques. Des mères de famille, des marchandes, des ouvriers ou encore des professionnels de la santé disent vivre dans une misère croissante, et ne comprennent pas pourquoi des millions de dollars sont mobilisés alors que l’accès à la nourriture, aux soins et à la sécurité de base reste hors de portée.
« Mwen pa menm ka achte diri pou timoun mwen yo. Manje tèlman chè, se grangou ki manje nou », témoigne une vendeuse à Delmas 33.
Un jeune travailleur de Carrefour, interrogé devant un dispensaire fermé, résume la frustration collective :
« Ou mouri lakay ou si ou pa gen lajan. Yon ti maleng ka tounen lanmò. »
Pour un infirmier volontaire, le message est clair :
« Se pa relans vòl Ayisyen bezwen, se relans lavi. Politik Tèt Chat sa a ap touye peyi a. »
Un étudiant de l’Université d’État ajoute :
« Kote lajan sa yo ye lè se manje, swen sante, ak sekirite nou bezwen ? Lè se pou biznis moun ki tou pre pouvwa, yo toujou jwenn lajan. »
Un enjeu de gouvernance, pas seulement de mobilité
Au-delà des chiffres, l’affaire soulève une question cruciale : quelle est la logique qui guide l’action publique aujourd’hui en Haïti ?
Dans un pays où l’avion reste inaccessible à la majorité, la réalité du transport terrestre est encore plus alarmante. Non seulement les routes sont en mauvais état, mais une grande partie est occupée ou contrôlée par des gangs armés depuis plusieurs années. Des axes stratégiques comme la route nationale numéro 2 menant vers le Sud sont verrouillés par des groupes armés tels que Izo, chef de la baz 5 segond, une structure membre du groupe criminel Viv Ansanm, parmi d’autres groupes armés qui imposent leur loi dans plusieurs territoires. De vastes zones sont aujourd’hui considérées comme perdues pour l’État, devenues des espaces de non-droit où la circulation est un pari mortel.
Face à cette réalité, toute relance sérieuse du transport devrait d’abord passer par la reconquête territoriale, la sécurisation des routes et une refondation du réseau de mobilité nationale. Faute de cela, la décision d’investir massivement dans une compagnie aérienne privée apparaîtra, pour beaucoup, comme une fuite en altitude loin des urgences du sol haïtien.
Jean-Pierre Styve/Fouye Rasin Nou(FRN)
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