De Zenglen à Ozone : la dure réalité des musiciens haïtiens à travers Gary Didier Perez

Figure du compas au sein de Zenglen puis fondateur d’Ozone, compositeur, arrangeur et chanteur, Gary Didier Perez est mort ! Il avait dû, malgré sa notoriété, lancer une collecte GoFundMe de 40 000 dollars pour ses soins. Atteint d’une insuffisance rénale en 2021, opéré du cœur le 12 octobre 2023, hospitalisé en janvier 2025, puis confronté au diabète, il disait vouloir « continuer à servir [sa] communauté et faire plaisir à [ses] fans ». Ce parcours clinique met à nu une précarité structurelle qui frappe les artistes haïtiens.

Fouye Rasin Nou, 28 août 2025_Le compositeur, arrangeur et chanteur Gary Gary Didier Perez est décédé jeudi 28 août 2025 à 12 h 30, à 59 ans. Né le 5 décembre 1965, son décès a été annoncé publiquement par Brutus Dérissaint sur la page officielle du groupe Zenglen.

La génération des années 1990 se souvient de sa silhouette et de sa voix, popularisées par des clips très diffusés à la télévision. « Anba latè », en noir et blanc produit par Vidéos Plus, reste l’un des plus marquants. Avec Zenglen, il interprète « Fidèl », devenu un classique du répertoire, avant de lancer Ozone. Installé aux États-Unis depuis près de trente ans, il affronte une insuffisance rénale qui exige des moyens importants. En 2021, une première collecte est mise en place. Clinton Benoît, ancien chanteur de D’Zine et travailleur social, relaie l’alerte. Les besoins médicaux sont alors estimés entre 150 000 et 200 000 dollars, pour environ 10 000 dollars disponibles. Des associations comme Fanm Kore Fanm, le producteur Zagalo, des membres de la diaspora ainsi que Brutus Dérissaint, Jean Hérard Richard dit Richie, Gazman Pierre et Philippe Saint-Louis s’engagent. L’objectif n’est pas atteint et les appels se poursuivent.

Le 1er mai 2025, Gary lance officiellement une nouvelle collecte GoFundMe de 40 000 dollars. Il précise que son assurance couvre environ 80 % des frais, mais que les 20 % restants représentent une charge lourde. Il confie avoir été amputé du pied gauche, se déplacer avec une prothèse et chercher de l’aide pour « retrouver son sourire détruit par le diabète », tout en souhaitant continuer à servir sa communauté et à faire plaisir à ses fans. Il rappelle que son cas illustre une précarité plus large et cite Ti Manno, Antoine Rossini Jean-Baptiste, disparu en 1985 dans des circonstances comparables. Le 4 mai 2025, lors d’un direct sur Facebook et YouTube animé par le diplomate et créateur de contenus Fernando Estimé, il affirme n’avoir jamais perçu « une gourde » pour certaines chansons interprétées ou produites. Concernant sa démission de Zenglen, il préférait ne pas s’exprimer par respect pour l’équipe et a souligné qu’il pouvait toujours composer et écrire.

Fernando Estimé appelle alors le milieu, en particulier la mouvance konpa/HMI, à soutenir concrètement l’artiste. Il prévient que le laisser porter seul la levée de fonds serait une honte pour l’industrie du compas.

Au jour du décès, la cagnotte atteint 7 346 dollars, soit 18 % de l’objectif, pour 163 dons.

À ce stade, les conditions contractuelles et le détail des droits perçus n’ont pas pu être vérifiés de manière indépendante.

Les hommages sont immédiats lorsque survient un décès, alors que durant la maladie le soutien reste insuffisant. Cette dissociation valorise a posteriori ce qui manque a priori en rémunération, en couverture santé et en accompagnement professionnel. Les faiblesses du secteur demeurent visibles : contrats irréguliers, partage des revenus peu transparent, collecte de redevances aléatoire, protection sociale insuffisante, gouvernance sans barèmes minimaux ni formation juridique suffisante. Côté public et marques, l’émotion est forte au moment du deuil, mais le soutien régulier par les achats, la billetterie et le mécénat reste trop rare.

L’itinéraire d’un chanteur phare des années 1990, passé par Zenglen puis Ozone, avec des titres de référence comme Fidèl, Anba latè et Tanbou nou, montre l’écart entre prestige symbolique et sécurité matérielle. Pour y répondre, il faut des contrats standardisés, une transparence appuyée sur des relevés périodiques des ventes et écoutes, un renforcement effectif des droits d’auteur et voisins, des mécanismes de protection sociale comme un fonds de solidarité santé et des solutions de microassurance, ainsi qu’une éducation juridique et financière pour artistes, producteurs et managers. Le public et les partenaires privés ont aussi un rôle à jouer par des achats légaux, la fréquentation des concerts et un mécénat de leur vivant.

S’ajoutent des carences publiques : politiques culturelles instables, budgets irréguliers, application insuffisante du droit d’auteur, absence de filets sociaux pour les travailleurs et travailleuses de la culture, manque de données et d’outils de régulation. L’insécurité des lieux de spectacle et la fragilité des infrastructures aggravent la situation. Il revient à l’État d’appliquer la législation, de doter un fonds de solidarité santé, de conditionner les aides à des contrats écrits assortis de barèmes, de créer un registre professionnel et un observatoire des revenus, et d’encourager fiscalement le mécénat. Ces leviers réduiraient la dépendance aux collectes d’urgence et rendraient l’hommage cohérent avec un soutien réel.

Honorer les figures de la musique haïtienne ne peut se limiter aux cérémonies posthumes. Rendre à César ce qui est à César implique d’agir en amont : contrats, droits, soins, soutien régulier. À ce prix, l’hommage gagne en cohérence et la mémoire commune en dignité.

« Anba latè, sa fini ». Ainsi s’éteint Gary Didier Perez, une voix « Fidèl » qui avait besoin de « Tanbou nou » pour que sa vie continue à résonner au-delà de « Zenglen ». Mais hélas, le rideau est tombé. C’est l’ultime « Black out ».

Jean-Pierre Styve / Fouye Rasin Nou (FRN)

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