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Le chant emblématique qui scelle la fin du carnaval à Jacmel : « Madigra fini, Madigra kaba, byen ere sak ka wè l ankò »

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À Jacmel, la fin du carnaval ne sonne jamais dans le silence. Elle s’achève dans une clameur populaire profonde, lorsque s’élève le refrain : « Madigra fini, Madigra kaba, byen ere sak ka wè l ankò ». La ville marque alors une pause solennelle, suspendue entre l’exubérance des jours gras et le recueillement du Mercredi des Cendres. Ce chant rituel transforme l’adieu en geste symbolique. Il consume l’éphémère et proclame qu’à Jacmel, chaque clôture porte la promesse d’un recommencement.

Fouye Rasin Nou, 18 février 2026_Capitale culturelle d’Haïti, Jacmel célèbre cette année la 34ᵉ édition de son carnaval national, officiellement désigné comme tel par le ministère de la Culture et de la Communication en 1994. Les racines de la tradition remontent à l’époque coloniale, XVIᵉ et XVIIᵉ siècles, lorsque le carnaval fut introduit par les Espagnols et les Français avant d’être approprié et transformé par les populations esclaves et créoles, intégrant des éléments africains, vaudou et satiriques.

La forme moderne du carnaval de Jacmel, avec ses masques géants en papier mâché et son esthétique artistique, s’est affirmée dès les années 1920, la ville figurant parmi les rares en Haïti à maintenir des festivités publiques organisées à cette époque. Un essor majeur a eu lieu dans les années 1980 grâce à des artisans innovants comme Lionel Simonis. Aujourd’hui, sa continuité et sa vitalité reposent sur une communauté d’artistes et d’artisans talentueux qui contribuent chacun à leur manière à cette explosion créative : Didier Civil, Vady Confident, David Sainté, ainsi que de nombreux autres artisans anonymes ou en groupes qui produisent chaque année des centaines de masques, costumes élaborés et chars artistiques. Cette collaboration fait la force unique du carnaval de Jacmel.

Renommée pour ses masques géants en papier mâché, ses costumes colorés et élaborés ainsi que ses parades visuellement spectaculaires, Jacmel transforme les jours gras en une explosion d’art populaire unique dans les Caraïbes. À l’issue des parades, les habitants entonnent ce refrain emblématique : « Madigra fini, Madigra kaba, byen ere sak ka wè l ankò », littéralement : « Le Mardi gras est fini, bienheureux celui qui pourra le revoir encore ». Ces mots marquent le passage vers le Mercredi des Cendres et le Carême.

Le carnaval haïtien, ou kanaval, suit fidèlement le calendrier liturgique chrétien. Il débute traditionnellement le dimanche suivant l’Épiphanie, le 6 janvier, et culmine lors des trois jours gras, dimanche, lundi et mardi, pour s’achever le mardi soir, veille du Mercredi des Cendres. Ce jour marque le début du Carême, période de quarante jours de pénitence, de jeûne et de réflexion spirituelle menant à Pâques.

À Jacmel, cette transition revêt une signification particulièrement forte. Dès que le Mardi gras s’éteint, l’atmosphère change. La liesse cède la place à une introspection plus profonde.

Le Mercredi des Cendres, dans les églises catholiques de Jacmel comme ailleurs en Haïti, réunit les fidèles pour l’imposition traditionnelle des cendres, accompagnée des paroles : « Convertis-toi et crois à l’Évangile » ou « Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras à la poussière ». Ce rituel rappelle la fragilité de la vie et invite à la repentance après les excès festifs.

Dans certaines familles et communautés carnavalesques, le Mercredi des Cendres inclut un geste rituel : le brûlage symbolique de masques ou de costumes. Bien que non généralisée, beaucoup de créations étant conservées ou vendues, cette pratique vise une purification. Elle souligne le cycle de la vie. Ce qui disparaît renaîtra l’année suivante.

Myriam Gousse, native de Jacmel et spécialiste en gestion des affaires, partage son regard sur la transition carnavalesque dans une interview téléphonique qu’elle accepte de nous accorder :

« Madigra fini, Madigra kaba est un dicton que je connais depuis l’enfance. Les masqués le chantent le dernier jour pour exprimer leur joie et faire leurs adieux à la fête. À mes yeux, c’est un symbole de gratitude. Juste après le carnaval commence le Carême, temps de pénitence, de pardon, de réconciliation et de réflexion pour les catholiques, un moment où les chrétiens méditent sur la mort du Christ. Ce passage de la liesse à l’introspection permet d’équilibrer les excès festifs par une quête de pardon divin.

Autrefois, j’ai assisté à ces brûlages mémorables. Les autorités, le comité du carnaval, les fanfares et les groupes masqués déambulaient en ville pour brûler les masques devant le stand officiel. On constatait aussi que plusieurs personnes disaient : “Nous allons maintenant au carrefour du cimetière de Jacmel pour voir brûler ‘Papa Madigra a’ avec le groupe Madigra Puissance Divine, aussi connu sous le nom de ‘Madigra Ronald la’, qui brûlera les masques à ce carrefour après avoir terminé une dernière séance dans ce lieu.” C’était un rituel émouvant, avec des spectateurs en larmes de joie, célébrant le plaisir partagé. »

Entonné en chœur par la foule qui se disperse, ce chant exprime une mélancolie douce amère doublée d’espérance. Dans un pays aux défis quotidiens nombreux, il rappelle la cyclicité du bonheur partagé. Après le Carême vient Pâques, et après le Carême suivant, un nouveau carnaval.

Transmis oralement depuis des générations, ce slogan puise dans le mélange catholique, africain et créole haïtien. À Jacmel, il célèbre la créativité artistique locale tout en reconnaissant qu’elle attendra un an pour resurgir. Il unit masqués, musiciens, artisans et spectateurs dans une émotion commune : l’au revoir à Madigra et la certitude de son retour.

Dans le contexte haïtien contemporain, marqué par les crises, le carnaval de Jacmel demeure un espace de résistance culturelle et d’affirmation identitaire, où l’art satirique et la joie défient les adversités.

En écoutant les Jacméliens chanter « Madigra fini, Madigra kaba… », on saisit qu’il ne s’agit pas d’un adieu définitif, mais d’un « à l’année prochaine ». Dans ces mots simples résonnent la ténacité, la poésie et la profondeur spirituelle d’un peuple qui transforme même la fin en promesse de retour.

Jean Pierre Styve / Fouye Rasin Nou FRN

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