Dans un pays où la faim ronge les ventres et les balles sifflent plus fort que les promesses, neuf conseillers ont touché, pendant vingt-deux mois, l’équivalent d’un salaire princier de 56 000 dollars par mois, une manne mensuelle que le Miami Herald qualifie de conservatrice. Pendant ce temps, les gangs, eux, continuaient de régner en maîtres absolus sur Port-au-Prince, comme pour rappeler que, en Haïti, le pouvoir transitoire a parfois plus le goût d’un festin privé que d’une planche de salut nationale.

Fouye Rasin Nou, 23 février 2026_Chaque membre du Conseil Présidentiel de Transition (CPT) gagnait mensuellement au minimum 56 340 dollars américains, souvent arrondi à 56 000 dollars dans les débats publics, a rapporté le Miami Herald dans un article fourmillant de détails publié le 7 février 2026. Cette somme, qualifiée de conservatrice par une source proche des dépenses gouvernementales, incluait salaire de base et indemnités, notamment logement, mais excluait les rémunérations des consultants externes. Certains conseillers en employaient jusqu’à une vingtaine par cabinet, alourdissant considérablement la facture totale.
Ils étaient 9, sept membres votants et deux observateurs, et ont exercé le pouvoir pendant 22 mois, d’avril 2024 au 7 février 2026. Sur cette période, ces seuls salaires et indemnités de base ont représenté plus de 11 millions de dollars pour l’ensemble du conseil, un montant colossal dans un pays où plus de 60 % de la population vit sous le seuil de pauvreté extrême, où le salaire minimum reste souvent inférieur à 20 à 30 dollars par mois et où les infrastructures de base sont en ruines.
Installé sous l’égide des États-Unis et de la CARICOM après l’assassinat du président Jovenel Moïse en juillet 2021 et la démission forcée d’Ariel Henry en mars 2024, le CPT avait pour mandat prioritaire de rétablir la sécurité, de déployer une force multinationale contre les gangs et d’organiser des élections démocratiques. Pourtant, à la fin de son mandat, les gangs contrôlent toujours environ 80 % de Port-au-Prince et de vastes zones rurales, bloquant routes et approvisionnements, aggravant une insécurité alimentaire qui touche près de cinq millions de personnes. Le conseil a adopté une loi électorale en décembre 2025 fixant des scrutins pour l’été 2026, mais sans avancées concrètes sur le terrain, la mission kenyane de soutien reste limitée.
Pierre Espérance, du Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH), qualifie ce bilan de « catastrophique », estimant que ces rémunérations élevées ont contribué à la réticence de certains membres à céder le pouvoir. Les scandales ont miné la crédibilité du CPT dès ses débuts. En août 2024, trois membres ont été accusés d’avoir exigé un pot-de-vin de 758 000 dollars au directeur de la Banque Nationale de Crédit pour préserver son poste, entraînant démissions et enquête de l’Unité de Lutte contre la Corruption (ULCC). Un rapport du RNDDH de juin 2025 évaluait les coûts par membre à l’équivalent de 76 millions de gourdes mensuelles, incluant carburant, communications et repas, un contraste saisissant avec la réalité haïtienne. Transparency International classe toujours Haïti parmi les pays les plus corrompus, avec un score stagnant autour de 16/100.

Dans ce contexte, plusieurs observateurs rappellent les mises en garde répétées du président Jovenel Moïse, assassiné en 2021. Avant sa mort, le chef de l’État avait publiquement déclaré que les transitions politiques en Haïti ne bénéficiaient jamais réellement au pays. Selon ses propos, les périodes de transition passées n’avaient abouti qu’à un pillage des ressources publiques au profit d’une élite soucieuse d’enrichir son capital économique, au détriment du peuple haïtien. Ces avertissements, largement relayés à l’époque mais souvent ignorés ou minimisés dans les cercles politiques et internationaux, résonnent aujourd’hui avec force aux yeux de nombreux Haïtiens et analystes, qui y voient une prédiction tragiquement confirmée par le déroulement et le bilan du CPT.
Parmi les transitions historiques souvent citées comme exemples d’échecs répétés figurent notamment :
- La longue période post Duvalier, à partir du 7 février 1986, chute de Jean-Claude Duvalier, marquée par une série de gouvernements intérimaires, de conseils militaires et de juntes, 1986 à 1990, avec de multiples coups d’État, répressions et absence de réformes profondes, aboutissant à une instabilité chronique plutôt qu’à une démocratisation durable.
- La transition post coup d’État de 1991, après le renversement de Jean-Bertrand Aristide, qui a vu une dictature militaire, 1991 à 1994, suivie d’interventions internationales, sans résolution durable des problèmes structurels.
- La crise de 2004, menant au départ forcé d’Aristide et à une nouvelle phase d’instabilité, avec montée de la violence et corruption persistante.
Ces épisodes illustrent, selon de nombreux analystes, un pattern récurrent où les transitions, souvent prolongées et marquées par des luttes de pouvoir, ont favorisé l’enrichissement d’élites au détriment des besoins populaires et de la stabilité institutionnelle.
Deux semaines après la dissolution du conseil, le pouvoir exécutif repose sur le seul Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, soutenu par Washington. Des décrets récents compliquent les poursuites pour corruption et érodent la liberté de la presse, selon des militants comme Antonal Mortimé, qui y voit un « bouclier pour les élites ». La communauté internationale (ONU et CARICOM) exprime des doutes sur la viabilité du processus. Un éditorial du Miami Herald avertit que « le temps file pour une transition authentique, pas un accord de façade ». Sans percée sécuritaire, les élections risquent d’être reportées, perpétuant l’instabilité.

Ces révélations soulignent l’urgence de réformes structurelles : audits indépendants des dépenses publiques, renforcement de l’État de droit et inclusion accrue de la société civile. Dans un pays asphyxié par l’inflation et les blocus des gangs, restaurer la confiance exige une accountability réelle et une priorisation des besoins essentiels.
Le chapitre du CPT se referme sur un constat amer : une structure ayant coûté plus de 11 millions de dollars en salaires et indemnités de base, promise à la refondation démocratique, a reproduit les travers d’une gouvernance opaque. Sans changements radicaux, Haïti risque de prolonger son cycle de crises, laissant des millions de citoyens face à la violence et à la précarité.
Et pourtant, au milieu de ce théâtre d’ombres où les transitions se succèdent comme des saisons sans printemps, Haïti continue de prouver, avec une ironie presque cruelle, qu’elle est peut-être le seul pays au monde où le provisoire parvient toujours à s’éterniser… et où le peuple, lui, reste l’unique invité permanent à un banquet dont il ne goûte jamais les plats.
N.B. : Cet article est une synthèse journalistique réalisée par la rédaction de Fouye Rasin Nou (FRN) sur la base de l’enquête détaillée du Miami Herald publiée le 7 février 2026 et de rapports indépendants d’organisations haïtiennes et internationales.
Fouye Rasin Nou (FRN)