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Haïti : la tentative de révocation du Premier ministre ravive les craintes d’une répétition de la crise de 1957

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À moins de trois semaines de l’expiration du mandat du Conseil Présidentiel de Transition (CPT), fixée au 7 février 2026, une grave crise interne menace de plonger Haïti dans une nouvelle période d’instabilité politique. Une majorité de membres du Conseil a adopté une résolution visant à révoquer le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, malgré l’opposition ferme de la communauté internationale, en particulier des États-Unis. Cette situation rappelle de manière troublante l’effondrement du conseil exécutif de 1957, qui avait ouvert la voie à l’ascension autoritaire de François Duvalier.

Fouye Rasin Nou, 23 janvier 2026_Dès la soirée du 22 janvier, des blindés et des patrouilles armées ont été déployés aux abords de la Villa d’Accueil, notamment devant l’entrée principale du siège du CPT. Le lendemain matin, plusieurs employés et certains Conseillers-Présidents se sont vu refuser l’accès pendant plusieurs heures. Le dispositif a été levé sur instruction de la Secrétaire générale de la Présidence, Marie Élisabeth Régine Joseph Haddad, dans le cadre d’une réorganisation sécuritaire marquée par la nomination de Pierre-Robert Auguste au poste de coordonnateur de la sécurité du Palais. Selon plusieurs sources, certains des conseillers touchés par le blocage figuraient parmi les partisans de la révocation du Premier ministre. Contestée en interne et scrutée de près par la communauté internationale, cette initiative révèle les profondes fractures d’un organe collégial miné par les rivalités politiques et ravive le spectre des crises institutionnelles qui, par le passé, ont plongé Haïti dans de longues périodes d’instabilité.

Dès le 26 avril 2024, au lendemain de l’installation du CPT, le média Fouye Rasin Nou publiait un article prophétique intitulé « Conseil Présidentiel d’Haïti : L’Histoire du Conseil de 1957 va-t-elle se répéter ? ». Disponible ici : https://www.fouyerasinnou.com/conseil-presidentiel-dhaiti-lhistoire-du-conseil-de-1957-va-t-elle-se-repeter/. L’analyse soulignait déjà les parallèles entre les deux périodes : dans les deux cas, un organe collégial transitoire, né de l’initiative de leaders politiques aspirant au pouvoir suprême, émerge dans un contexte de crise profonde marquée par des rivalités exacerbées et une méfiance généralisée entre acteurs.

En 1957, après la chute du président Paul Magloire, quatre candidats à la présidence, Daniel Fignolé, Louis Déjoie, François Duvalier et Clément Jumelle , avaient formé un « collège exécutif » dans le cadre d’un consensus destiné à assurer une transition ordonnée. Ce mécanisme, cependant, s’est rapidement fracturé sous le poids des divisions internes, des luttes de pouvoir et des divergences idéologiques. Incapable de maintenir un consensus, le conseil a finalement procédé à des élections pour le moins frauduleuses : le 22 octobre 1957, François Duvalier est élu président, dans des conditions jugées illégales par de nombreux observateurs. Cette élection marque le début d’un régime dictatorial qui durera jusqu’en 1986.

L’article de Fouye Rasin Nou alertait explicitement sur le risque d’une répétition : « Le conseil exécutif du gouvernement de 1957 avait rapidement éclaté sous le poids des divisions, des luttes de pouvoir et des divergences idéologiques. […] Autant de problèmes qui pourraient bien se poser à nouveau avec le nouveau conseil présidentiel. » Il concluait sur une note d’« anticipation nerveuse » quant à la capacité des sept membres du CPT (complétés par deux observateurs) à éviter les pièges du passé.

En janvier 2026, ces craintes se matérialisent. Cinq membres du Conseil ont voté en faveur d’une résolution révoquant Alix Didier Fils-Aimé, avec un délai de trente jours pour nommer un remplaçant. Bien que cette décision n’ait pas encore été publiée au Moniteur pour entrer en vigueur, elle a provoqué une onde de choc. Des figures comme Leslie Voltaire et Edgard Leblanc Fils ont publiquement confirmé l’adoption de la mesure, tandis que d’autres membres, dont le président en exercice du CPT, s’y sont opposés.

À l’approche de la fin du mandat du Conseil Présidentiel de Transition, la tentative de révocation du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé plonge Haïti dans une crise institutionnelle rappelant dangereusement l’effondrement politique de 1957, prélude à la dictature de François Duvalier.

La communauté internationale a réagi avec vigueur. Les États-Unis ont multiplié les mises en garde, qualifiant toute tentative de changement gouvernemental de « déstabilisatrice » et menaçant de sanctions contre les responsables impliqués. L’ambassade américaine à Port-au-Prince a réaffirmé que le maintien d’Alix Didier Fils-Aimé est « integral » aux efforts de lutte contre les gangs armés et à la continuité de la transition. D’autres partenaires, dont le Royaume-Uni, ont dénoncé des « changements inopportuns » susceptibles d’aggraver la crise sécuritaire et humanitaire.

Malgré ces pressions, certains acteurs haïtiens défendent la souveraineté nationale et présentent la résolution comme une affaire interne relevant de la prérogative du Conseil. Cette tension entre impératifs locaux et exigences internationales accentue le risque d’un vide politique à l’approche du 7 février, date à laquelle le mandat du CPT expire sans qu’un plan clair de succession ou d’élections ne se profile avec certitude.

L’histoire haïtienne démontre à maintes reprises que les organes collégiaux de transition, lorsqu’ils succombent aux ambitions personnelles et aux divisions partisanes, créent les conditions propices à l’émergence de pouvoirs autoritaires ou à une escalade de la violence. En 1957, l’absence d’unité a conduit à une dictature durable. En 2026, alors que plus d’un million de personnes sont déplacées internes et que les gangs contrôlent de vastes portions du territoire, le CPT dispose encore d’une fenêtre étroite pour privilégier le consensus et l’intérêt national.

Fouye Rasin Nou, qui avait anticipé ce scénario dès avril 2024 dans l’article cité ci-dessus, rappelle que la mémoire historique reste l’un des rares outils permettant d’éviter la répétition des erreurs. Pour l’heure, la question demeure ouverte : les acteurs de la transition sauront-ils se démarquer de leurs prédécesseurs, ou l’histoire, une fois de plus, risque-t-elle de bégayer ?

Jean-Pierre Styve/Fouye Rasin Nou (FRN)

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