Une séquence filmée dans une école de la localité de Michino, dans la commune de Cayes-Jacmel, révèle une situation dramatique : des enfants entassés dans un bâtiment sans toit ni bancs, exposés aux intempéries, dans ce qui devrait être un espace d’instruction. Cette vidéo remet en question l’efficacité du Fonds National pour l’Éducation (FNE), censé améliorer l’accès à l’école en Haïti grâce à des centaines de millions de gourdes collectées depuis plus d’une décennie.
L’école primaire de Michino apparaît dans une courte vidéo virale tournée par un citoyen inquiet. L’image est saisissante : des enfants en uniforme, certains assis à même le sol, d’autres accrochés à des morceaux de bois, dans une structure à moitié écroulée, dépourvue de toiture, de mobilier et de sécurité. Cette école, comme tant d’autres dans les zones reculées du pays, fonctionne sans encadrement étatique clair, sans suivi pédagogique régulier, et dans une indifférence presque institutionnalisée. “Mezanmi kote nou ye ?” s’interroge la voix hors champ, outrée par l’état des lieux.
Malgré cela, ces enfants continuent de se présenter à l’école. Ils marchent de longues distances, arrivent avec leurs cahiers et leur volonté, et s’installent tant bien que mal pour apprendre. Ce comportement, digne d’admiration, contraste violemment avec le désengagement de l’État. Il rappelle que même dans les pires conditions, le désir d’apprendre subsiste, et que la dignité de ces enfants résiste à l’abandon.
Que dit le FNE?
Créé en 2011, le Fonds National pour l’Éducation (FNE) a été présenté comme une réponse aux défis historiques du système scolaire haïtien. Alimenté par des prélèvements sur les appels internationaux et les transferts d’argent, à hauteur de 5 à 10 centimes par transaction, ce mécanisme a déjà généré, selon les données officielles, plus de 150 millions de dollars américains entre 2011 et 2023. Mais où sont passés ces fonds ?
Le site du FNE mentionne la réhabilitation de plusieurs dizaines d’écoles à travers le pays, mais aucune trace d’intervention à Michino n’a pu être confirmée. Dans les faits, aucune affiche de chantier, aucun rapport d’audit, aucune réponse des autorités locales ne permet de justifier l’état de l’établissement filmé. Des sources locales affirment que l’école est dans cet état depuis plusieurs années, sans la moindre visite des instances responsables. Il ne s’agit donc pas d’une dégradation soudaine, mais d’une situation structurelle de négligence.
Le ministère de l’Éducation nationale n’a pas encore réagi publiquement à la diffusion de la vidéo. Le FNE, pour sa part, n’a publié aucun communiqué concernant les établissements scolaires en état critique depuis plus d’un an. Cette opacité alimente les soupçons d’autant qu’un scandale avait éclaté l’an dernier avec la découverte de consultants touchant pas moins de 350 mille gourdes par mois alorsque des professeurs en touchent 10 fois moins.
Le fonds servirait-il à autre chose que l’éducation ?
Ce qui se passe à Michino n’est pas exceptionnel. D’autres vidéos, d’autres témoignages provenant de zones comme Beaumont, Cerca-la-Source ou Anse-à-Foleur confirment une même tendance : l’abandon du système scolaire public rural. Des enfants livrés à eux-mêmes, des enseignants sous-payés, des infrastructures en ruine, une administration absente. Dans un pays où près de 50 % des enfants quittent l’école primaire sans diplôme, ces images viennent rappeler que l’éducation reste un luxe inégalement distribué.
Face à la situation alarmante révélée à Michino, une question dérangeante s’impose. Les instances concernées ignorent-elles réellement ce qui s’y passe, ou choisissent-elles délibérément de détourner le regard ? Des organisations de la société civile, des syndicats d’enseignants, des citoyens engagés, certaines autorités locales, ainsi que la Direction départementale de l’Éducation du Sud-Est sont tous, d’une manière ou d’une autre, au courant de la réalité sur le terrain. Pourtant, aucune réaction officielle n’a été formulée, aucun plan d’urgence n’a été annoncé, et aucune présence administrative n’a été remarquée sur les lieux. Le cas de Michino soulève dès lors une interrogation centrale. Le mutisme généralisé autour de cette école délabrée relève-t-il d’une incapacité structurelle, d’un désintérêt manifeste ou d’une complicité tacite face à l’effondrement du droit à l’éducation ? Ce silence collectif, qu’il soit volontaire ou institutionnel, témoigne d’un abandon qui ne dit pas son nom.
La vidéo de Michino est plus qu’une alerte. Elle est le miroir d’un système défaillant, et le reflet d’un pays qui, malgré les slogans et les taxes, échoue encore à garantir à ses enfants le droit fondamental d’apprendre dans la dignité.
Jean -Pierre Styve/ Fouye Rasin Nou( FRN)